Voilà un livre, que j’aurai pu écrire. Certes certains aspects auraient alors dû être remplacés, mais après tout, un livre pour célébrer la passion de l’écriture, cela ne se manque pas.
Eric. 26/06/2026
Pourquoi vouloir retranscrire absolument le ressenti, les émotions éprouvées à la lecture d’un livre ? Je me suis souvent interrogé sur cette véritable accoutumance à l’écriture de notes de lecture. Je n’arrive à me sevrer de ce plaisir, qui me renvoie à ma passion de l’écriture. Même si avec le temps, je n’éprouve plus le besoin irrépressible de les partager. Je sais qu’elles sont là, ces lignes noircies après la lecture de tel ou tel ouvrage. Loin des avis stéréotypés et des critiques formatés, je ne peux aujourd’hui m’empêcher de partager un coup de cœur.
A pied d’œuvre. 2023. Courtès Franck
Paris. Gallimard. NRF 185 pages
J’aurai pu écrire une longue lettre à l’auteur, à l’instar de celle adressée à Patrick Chesnais. Je privilégie ce partage public tant cet épisode autobiographique me parle, résonne en moi.
« Le métier d’écrivain consiste à entretenir un feu qui ne demande qu’à s’éteindre »
J’ai noirci des milliers de pages au fil des années, enregistré des centaines de fichiers Word, et ressens physiquement cette réalité. L’écriture représente bien davantage qu’un plaisir ou une passion. Elle me consume littéralement, sans que j’en éprouve la moindre gêne. A l’inverse de l’auteur, je n’éprouve nul besoin d’entretenir cette essence même de l’existence.
« Il me faut pour exercer ce métier d’écrivain trouver de l’argent »
La rêverie et la passion ne suffisent pas à remplir le frigo ni à contenter des besoins, qui ne cessent de grandir avec le temps. Franck Courtès nous explique comment l’écriture a pu devenir « alimentaire » à une époque. N’était-ce pas là le pendant de mon parcours, m’ayant conduit à aborder la rédaction Web et la stratégie éditoriale pour « gagner ma vie » ? Le plaisir d’écrire des essais, des biographies personnelles, des romans ou nouvelles, … appelait une logistique de cette ambition, aussi cruel que cela puisse paraître. L’auteur nous explique, non sans dérision, son parcours l’ayant conduit à prendre conscience que seule l’écriture prévalait. Et s’il devait accepter d’être à pied d’œuvre du matin au soir pour s’offrir ce rêve, il y était prêt. Je le comprends fort bien, décidé et engagé dans une démarche comparable. La vente de certains de mes livres, l’acceptation de travaux éditoriaux me rebutant, …, sont désormais acceptés, depuis que j’ai clairement identifié l’écriture comme étant mon indéfectible compagne.
« L’amour et les coups de fil ne suffisent plus »
A force de se perdre en acceptant d’innombrables travaux, l’auteur regrette la distance pris par ses proches, l’éloignement progressif des siens. A une époque ultra connectée, s’isoler pour écrire peut apparaître comme irréfléchi et dément, et pourtant. On ressent, à travers ces mots, une souffrance qui ne dit jamais son nom. Par pudeur, par peur d’aller trop loin dans ses justifications, … peu importe la raison, Franck Courtès préfère se railler lui-même. Je n’ai pas connu, ou tout du moins pas à la même échelle, cette distanciation. Je bénéficie de la chance de vivre avec ma muse, seule capable d’apaiser mes tourments et d’illuminer mon futur. Ma fille sait qu’elle est tout pour moi. Je ne prétends pas que mes choix n’ont que des aspects positifs au contraire. Mais aimer et se savoir aimé, pouvoir s’adonner sans compter à sa passion compense, à mes yeux, l’impossibilité d’une escapade improvisée à l’autre bout du monde, l’achat impulsif des derniers équipements ….
« Le monde des algorithmes transforme notre instabilité passagère en désespoir permanent »
Pour des raisons différentes, nous partageons, avec Franck Courtès, la même vision des choses concernant cette ère digitale, dans laquelle nous nous vautrons. Il nous renvoie à ces algorithmes préférant le moins-disant pour accomplir les tâches les plus variées. Par la même occasion, il nous dévoile sa vision d’un monde, où les managers se réservent le droit d’être plus « cool », puisque les algorithmes se chargent désormais des « mauvaises nouvelles » et autres « coup de pression ». Je ne dis rien d’autre en soulignant à quel point la digitalisation nous conduit à devenir crétin ou débile. Quand je disserte sur ces dérives de l’intelligence artificielle, Franck Courtès nous explique les transformations à l’œuvre sur le marché du travail. « Aujourd’hui, le SMICARD avec son CDI fait presque figure de privilégié. »
« Une telle servitude pour trois fois rien, une telle défaite humaine, ça se fabrique bien quelque part, ça ne vient pas tout seul. »
S’attachant à essayer de comprendre cette époque où l’ubérisation conduit à la disparition du travail tel qu’on le connaissait jusque-là, l’auteur nous souligne l’absurdité du monde contemporain sans réussir à l’expliquer. Je connais cette incapacité à expliquer l’inexplicable, à comprendre une société où rien ne fonctionne comme il devrait. Je l’ai (mal) exprimé il y a quelques jours en dénonçant le manque d’anticipation mais aussi de courage de nos gouvernants.
Vous avez compris, que je suis tombé sous le charme de ce récit de vie. Franck Courtès réussit à nous me toucher. Sa plume est légère, tantôt concise tantôt ouverte à des envolées. Par petites touches, il nous livre une vision de cette France à pied d’œuvre, une France qui ne peut se reconnaitre dans les reportages et autres enquêtes journalistiques. La dérision, et surtout l’auto-dérision, sont omniprésentes, mais il ne tombe jamais dans la caricature.
Je vous conseille donc cet ouvrage, à partir duquel un film a été élaboré. Je l’avais vu à sa sortie, me faisant découvrir l’existence même de ce livre publié chez Gallimard. Comme quoi, la passion de l’écriture mène à tout et permet d’aborder tous les thèmes qui me sont chers.
Et vous, que vous inspire ce récit de Franck Courtès ? Et plus généralement, quel regard portez-vous sur cette ubérisation galopante de notre quotidien ?
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